dimanche 11 mars 2012

8 mars et banalité du patriarcat

Je criais le slogan "Contre le patriarcat, je me lève et je me bats", et c’était pas quelque chose d’abstrait, c’était ce que je vivais dans ces minutes-là, c’était ce qui se passait là. J’ai jamais crié ce slogan avec autant de rage.
- Une manifestante du 8 mars dernier-

...

La journée du 8 mars dernier était bien remplie et je voudrais dire un bravo spécial au Comité des parents étudiants de l’UQAM pour avoir occupé le registrariat de l’université avec leurs bouts de choux le matin du 8.

Sinon, moi j’avais choisi une manif avec le titre de Marche pour les femmes et l'accès à l'éducation. La description me plaisait beaucoup, on était le 8 mars… et en GGI contre la hausse des frais.

Ça semble simple et féministe non?

Ben non. Et pour la première fois depuis que souligne le 8 mars de manière politisée, j’ai ressenti de la colère, de la déception, et plein d’amertume.

Par contre avant d’aller plus loin je veux remercier des féministes de la manif pour la solidarité extraordinaire qui s’est tissée pendant que les gars se plaçaient sans arrêt devant nous et nos bannières, qu’ils gueulaient leurs slogans « inclusifs » en couvrant nos slogans féministes, qu’ils essayaient de nous dire de quel côté aller ou qu’ils étaient méprisants envers nos critiques en disant « ouin ok, c’est vrai que c’est juste pour une journée » (Fait vécu). De la même manière, je suis contente d’avoir constaté que certains alliés, des hommes proféministes, faisaient preuve de discrétion et étaient en mesure de mettre en pratique les critiques féministes concernant les comportements dominateurs et oppressants trop facilement reproduits par les hommes.

On revient au début;

Je suis arrivée au point de rendez-vous à peine cinq minutes après l’heure affichée pour la manifestation. On s’entend qu’une manif ne commence jamais à l’heure parce qu’il faut attendre les gens et faire des discours, mais à ma grande surprise celle-là était déjà partie et je l’ai vu passer devant moi à toute vitesse. J’ai suivi tranquillement derrière avec mes ami-e-s retardataires et je n’ai pas vécu personnellement toutes les horreurs que j’ai entendues de la bouche d’autres féministes qui étaient là, qui malheureusement ressemblaient beaucoup trop à ce que moi j’ai vécu. Quand la manif s’est terminée, trop vite, devant les bureaux du ministère, mon humeur était encore au beau fixe.

(Parenthèse : une manif de 500 mètres en ligne droite c’est poche. Pour vrai. C’est vraiment poche. Ça manque d’imagination et ça ne tient pas du tout en compte l’énergie catalysée par autant de personnes et de motivations, que de penser qu’après une heure dans la rue et 20 minutes à déposer des roses, les gens allaient vouloir rentrer chez eux. Fin de la parenthèse)

Devant le bâtiment je suis réellement entrée dans la foule pour me rendre compte que des hommes (le service d’ordre? Des membres de l’organisation?) nous criaient que l’action était finie et qu’il fallait quitter. Ils faisaient passer le mot qu’ « on retourne à l’UQAM en manif ».

C’est là qu’on a décidé de prendre Notre-Dame au lieu de les écouter. Ils n’étaient pas contents… Je me rappelle un gars en particulier qui criait « Non! Pas par là! On prend pas la rue! On bloque pas la circulation! C’est une bataille médiatique qu’on mène! »

Bref les féministes et leurs allié-e-s ont pris la rue pendant qu’une bande d’hommes essayaient de les contraindre à leur obéir en ce 8 mars.

On aurait dit un mauvais film.

Tout en prenant la rue, j’ai remarqué que les pancartes du groupe organisateur de la manif étaient tenues par des gars et que c’était un gars qui était rendu avec le mégaphone.

Je n’étais pas au bout de mes peines.

Ma manif, jusqu’à la fin, a consisté à me battre du côté d'autres féministes contre les hommes qui allaient constamment devant la manif et les bannières féministes, à entendre nos slogans féministes, ou simplement féminisés, se faire enterrer par d’autres voix (des grosses voix d’hommes, mais aussi des voix de femmes), à supporter des slogans dégueulasses (euh… mais quel est ce slogan merdique qui finissait par « … Québécoises à genoux »? ), et à essayer de faire de l’éducation populaire sur le tas pour essayer d’expliquer à des mecs que c’était juste la moindre des choses de donner la visibilité aux féministes en cette journée. Évidemment, vers le milieu de la manif, les tentatives d’échange sont devenues des cris et de l’irritation de tous côtés. Je pense que ma patience est officiellement tombée quand j’ai demandé à un dude avec son cristi de drapeau des patriotes qui poussait carrément les femmes pour constamment aller devant la manif « mais qu’est ce que tu fais ici si t’es pas féministe? » et que je me suis fait répondre « ben tsé je suis pour la gratuité scolaire ».

Je n’aurais pas pu mieux dire ça : le mouvement étudiant a récupéré la manifestation du 8 mars, servie sur un plateau d’argent par un groupe indépendantiste.

Moi qui pensais aller dans une manifestation pour souligner le 8 mars en solidarité avec la lutte des femmes dans l’arène de l’éducation, eh bien non, c’était plutôt une manif étudiante-indépendantiste.

C’était laid. C’était décevant. C’était triste. C’était frustrant.

Ça nous a ramené en pleine face que la lutte féministe est une nécessité vitale. Que dans cet espace, que nous pensions protégé, du 8 mars, dans une manif qui se présentait comme une manif féministe, nous n’étions même pas à l’abri du patriarcat et des comportements machistes. Que les femmes et les féministes devaient se battre pour leur visibilité et leur légitimité même dans une manif qu’on leur avait présentée comme étant la leur.

Ça nous a aussi ramené en pleine face le fait que pour les hommes, même s’ils militent « à gauche » et qu’ils sont sensibilisés à des problématiques sociales, de délaisser leurs privilèges ne va pas de soi…

Je veux être claire; plutôt que l’organisation de la manif en tant que telle, ma critique vise plutôt l’ensemble des comportements dominateurs et oppressants ainsi que le total manque de réflexion de la part d’une partie des participant-e-s sur ce qu’est le 8 mars, son lien direct avec l’historicité des luttes féministes et la perte d’une bonne occasion pour mettre cette réflexion en pratique.

Bref, c’était une superbe parade pour l’éducation avec plein de drapeaux du Québec. Par contre, pour beaucoup de féministes, ce fut une occasion de ne pas oublier que la lutte n’est jamais finie et de resserrer nos rangs. Qu’il faut se battre contre l’invisibilisation de nos luttes et leur hiérarchisation.

D’ailleurs le Comité femmes GGI est en train de travailler sur un texte de dénonciation qui sortira dans les prochains jours. Je pense que c’est nécessaire de faire circuler ce genre d’information dans nos cercles, surtout chez les militant-e-s qui ont souvent tendance à penser que parce qu’ils et elles sont pour le féminisme, l’application pratique se fera automatiquement.

C'est PAS avec des fleurs, qu'on les fera plier! Grève FÉMINISTE illimitée!

5 commentaires:

Mouton Marron a dit…

J'ai entendu parler de ça après le cabaret anarchiste. Vraiment pas cool. J'ai comme l'impression que ce ne fut pas un très bon 8 mars pour pas mal de féministes.

Pour couronner le tout, au cabaret, qui avait pour thème l'anarchisme et le féminisme, un homme assez macho est venu chanter des chansons tout en ne prenant pas du tout en compte l'avis de sa co-interprète. Tout le monde était un peu ahuri. Finalement, ironiquement, c'est un gars qui est allé lui parler. Les féministes présentes semblent avoir décidé de ne pas déclencher de vagues, mais elles devaient être en tabarnaque, surtout que certaines d'entre elles avaient assisté à la marche dont tu parles. Et que c'était comme la goutte qui faisait déborder le vase.

Je vais peut-être en parler davantage sur mon blogue demain pour faire le point sur la question. De toute façon, si mon épaule me fait trop souffrir, je pourrai pas assister aux événements à l'UQÀM demain, alors...

Bakouchaïev a dit…

J'ai aussi entendu les mêmes critiques venant de féministes à l'UDEM. Perso j'étais surtout en crisse contre les poulets et les hippies, mais je ne crois pas avoir été coupable de trucs aussi louches que tu as dénoté.

La rue Notre-Dame était le bout le plus cool.

C'est plate à dire, mais les trucs mixtes finissent souvent par chier quand on prend en compte une perspective féministe.

Je pense encore qu'aucun homme ne peut être féministe, car il n'est pas une femme et ne peut pas vraiment comprendre ce que les femmes vivent.

Mais je pense pas qu'une telle journée aura servie à rien, car de là une prise de conscience peut émerger chez certains hommes.

Jimo a dit…

Frustration totalement partagée! En début de manif, j'ai dû aller faire remarquer à un homme que sa pancarte "Charest, mange mon shaft" était macho, inacceptable. Il m'a regardé, surpris, a regardé sa pancarte et n'a pas eu le choix d'être d'accord. À un autre, porteur de mégaphone, j'ai suggéré que, pour une fois, il pourrait peut-être laisser le pouvoir de parole à une femme. Lui aussi était d'abord surpris, avant de se montrer d'accord. J'étais abasourdie d'avoir eu à leur dire et encore plus, de subir les regards moqueurs de ceux et celles qui avaient l'air de me prendre une proverbiale enragée (quoique, à vrai dire, plus j'y repense, plus je le suis!). Puis, un homme est venu nous dire "Plus de femmes en avant!" Je veux bien, j'étais en effet plus à l'aise en avant, où il y avait plus de femmes et de féministes, mais je me suis quand même sentie token. Suis revenue chez moi frustrée et déçue.

*Pas d'accord cependant pour dire qu'un homme ne peut être féministe. Des féministes, il y en a de tous les genres et de toutes les orientations. Et c'est ce qui donne espoir.

Mokawi a dit…

Bakouchaïev: "Je pense encore qu'aucun homme ne peut être féministe, car il n'est pas une femme et ne peut pas vraiment comprendre ce que les femmes vivent."

Euh... n'importe quoi! Déjà, le féminisme, c'est promouvoir l'égalité homme-femme dans toutes les sphères. Ça se fait très bien, même avec des couilles, pourvu qu'on fasse preuve d'ouverture d'esprit, d'écoute et de sensibilité au contexte.

En fait, je suis convaincu que les manifs féministes mixtes ne chieraient pas comme tu dis si on avait un minimum d'éducation à l'école. Mais voilà, cette société qui prétend défendre les droits des femmes contre la menace terrible que représente l'immigration musulmane n'est pas foutue de mettre un petit peu de féminisme au programme.

Martin J a dit…

Y a des photos de ces gens quelque part?